L’accident fait partie du chemin
Quelques secondes suffisent
L’accident est vite arrivé
Il est facile, après, de voir tout ce qui aurait pu nous permettre de l’éviter. Il se trouve que, dans ces quelques secondes où tout bascule, même si c’est un tout petit accident, il y a quelque chose que l’on ne voit pas. Le signal faible. En l’occurrence, le panneau ou la personne qui m’a klaxonnée ou encore ce petit resserrement intérieur que j’ai perçu, sans avoir le temps de le comprendre.
En réalité, nous sommes toujours prévenus. Mais, il y a un moment où pour tout un tas de raisons, nous ne sommes pas complètement présents à ce que nous faisons. La tête est ailleurs. C’est étonnant de voir à quel point quelques secondes de non-vigilance suffisent.
L’histoire
Ce matin-là, je suis partie directement au saut du lit, car j’avais de la route à faire. Certains diront que je n’étais pas réveillée, d’autres « à côté de mes pompes ». Pour ma part, je dirai que je n’étais pas « alignée ».
A un moment donné, je retraverse un petit village en Sicile que j’avais déjà traversé à l’aller. Je me retrouve, à nouveau, dans une rue très en pente et très étroite. J’hésite à avancer. Là, il va me falloir plusieurs phrases pour expliquer ce qui s’est déroulé en quelques secondes.
– Un coup d’œil sur le GPS du fourgon (qui normalement prend en compte la largeur et hauteur de mon véhicule) m’indique que la rue en pente est le chemin à suivre.
– J’entends une personne klaxonner et je me demande pourquoi, car j’ai la priorité. J’en profite pour pester sur les comportements au volant des Italiens.
– Je me sens inquiète à l’idée de prendre cette rue étroite et très en pente. Mais en même temps, je me rassure : « Tu as déjà pris une rue similaire à l’aller, tu vas y arriver, tu sais conduire, regarde ton GPS, il te dirait si c’était impossible. Allez, courage, avance ! ».
Quand la raison l’emporte sur l’instinct
La rue étroite est longue. Elle devient de plus en plus étroite. À un moment donné, je rabats mes rétroviseurs. Je continue doucement. J’envisage une fraction de seconde, de m’arrêter et de faire le trajet en marche arrière. Mais comme j’ai déjà fait ça la veille et que c’était une manœuvre ardue, j’ai la flegme de recommencer.
Alors à nouveau, je regarde mon GPS et je me dis : « Bon je suis le GPS, ça va aller, reste concentrée ».
Sauf que cette rue déboule dans une intersection en T et je m’encastre dans le mur. Il se trouve que je suis dans l’impossibilité de bouger car seulement trois roues sont sur la route. La 4e est dans le vide (car la rue est en pente, si vous avez bien tout suivi).
De l’aide, toujours, au bon endroit, au bon moment
Je sors et fais le tour par des rues adjacentes. A partir de là, j’ai eu chance sur chance. Je tombe sur un gars à qui je demande de l’aide. Il me regarde, semble réfléchir une fraction de seconde, puis me suit.
Toutes les femmes du village sont déjà au balcon. Avec le recul, c’est une scène très conviviale.
Le gars va chercher des planches de bois pour mettre sous la 4e roue. Je lui donne mes clés pour qu’il fasse la manœuvre, mais la roue en tournant éjecte le bois. Après quelques essais infructueux, il s’arrête. Alors, un autre gars arrive, observe, discute avec le premier et va chercher des étais pour bloquer les planches en bois. Ça ne suffit toujours pas, la route frotte sur le bois et il y a une odeur de brûlé.
Ils essayent différentes versions jusqu’au moment où je sens qu’ils sont démunis. Je me prépare à appeler un numéro d’assistance pour faire venir une remorqueuse. Le gars me dit « non, on va y arriver ». Arrivent 5 ou 6 personnes, ça parle, ça gesticule, ça argumente. Et puis, ils se mettent autour d’Elio et le pousse en même temps que le gars tente une énième fois de le dégager. Mais cette fois, les planches en bois ne glissent pas. Elio est désencastré, puis remonté en marche arrière.

Et après ?
Digérer
J’ai très peu raconté cette histoire, car j’avais besoin de la digérer. Si je suis restée très calme pendant tout l’incident, l’après-coup a été plus complexe et j’ai eu besoin de retrouver confiance et plaisir dans la conduite.
Dans les premiers échanges avec d’autres, je me suis retrouvée confrontée à un écueil du développement personnel, qui propose des explications souvent téléphonées (mais très à la mode). Dans cette situation, cela donne : « tu as fini dans le mur, qu’est-ce qui bloque dans ton voyage ? En quoi tu forces ? Qu’est-ce qui ne passe pas dans la matière, ou qu’est-ce que tu n’arrives pas à dépasser ? » Du coup, j’ai vite arrêté d’en parler.
En effet, plus ça va, moins je me sens en accord avec ce type de questionnement. Avant, j’y trouvais de l’intérêt. A présent, je trouve qu’il ne s’agit que d’1 interprétation (souvent teintée de culpabilité) dans un champ des possibles.
La vie est infiniment plus subtile et complexe que ce que notre petit cerveau peut appréhender. Nous avons besoin de comprendre, de mettre du sens, mais nous ne le faisons qu’à partir de notre prisme. C’est comme si nous étions avec un gros marteau et un clou, là où la vie fait de l’orfèvrerie.
Elargir son prisme
Rappelons-nous aussi que la nuit, notre âme voyage et retrouve d’autres âmes. Ensembles, elles préparent des rencontres, des évènements, des expériences qui vont ajuster, informer, transmettre tout ce que chacun a besoin de vivre.
Dans le cas présent, il est possible d’imaginer quantité d’autres histoires pouvant apporter un autre éclairage (sans que ce ne soit exhaustif) au « pourquoi ».
Par exemple, j’ai été un peu choquée et suis redevenue très prudente sur la route, en essayant de bien repérer les signaux faibles. Je me suis rendu compte, avec toutes ces aventures que j’ai déjà eu avec Elio, que j’ai toujours eu de l’aide et qu’au final, tout s’est bien passé. Cela a renforcé ma confiance dans la vie.
Et puis, si on regarde les autres protagonistes, cette aventure a permis à plusieurs personnes d’un petit village d’aider spontanément, de vivre l’expérience de la solidarité. C’est la force conjuguée de tous, qui a permis de trouver une solution.
Peut-être était-ce important pour elles aussi?
