La solitude
Le sentiment de solitude
Voyager seule
« Tu ne te sens pas trop seule ? »
Cette question m’est régulièrement posée, parfois avec curiosité, perplexité ou étonnement. À chaque fois, je prends le temps d’écouter à l’intérieur pour voir comment la réponse évolue. Le sentiment de solitude a sa vie propre, il est sans cesse en changement. Au fil des mois de ce pèlerinage, je ne peux que rester en contact avec ce qu’il me raconte, voir comment il se nourrit et comment il s’efface.
Voyager seule était une des conditions de cette démarche intérieure qui a besoin d’introspection et de silence. Mais bien entendu, chacun d’entre nous sait que la solitude ne s’exprime pas dans le fait d’être physiquement seule.
Je crois que si cette question m’est si souvent posée, c’est que la solitude fait peur. Elle nous met en contact direct avec une angoisse existentielle. De façon plus ou moins consciente, on la masque dans le quotidien avec des activités, en étant bien occupé. On fait les choses à deux ou à plusieurs, car même si on se sent seul dans un groupe, le fait d’être accompagné donne déjà l’illusion aux autres que ce n’est pas le cas.
Dans un voyage solo, il n’y a plus cette possibilité de se cacher. Les stratégies de compensation du quotidien ne peuvent plus se mettre en place. Alors, si la solitude émerge et qu’on ne sait pas quoi en faire, elle peut devenir insupportable.
C’est peut-être pour cela qu’autant de personnes me regarde avec envie en me disant : « j’aimerai tellement partir seul, moi aussi », suivi immanquablement d’une longue liste de tout ce qui les en empêche. Peut-être que cette liste est réelle, mais peut-être aussi qu’elle est bien pratique car elle protège et évite de se retrouver face à des sentiments peu agréables.
Quelques semaines de vacances en van ne se vivent pas comme une année sur les routes. Dans ce voyage, je me rencontre dans toute l’expression de mes sentiments, exactement comme dans la vie. Les conditions de l’expérience sont simplement différentes.

La solitude, un état de séparation
La sensation de solitude reflète un état de séparation où il me manque quelque chose pour me sentir bien. Par exemple la présence de l’autre, son attention, son regard, son amour. Si je pouvais partager ce que je vis, alors je me sentirais mieux. Ce n’est pas que ce soit faux, mais c’est simplement profondément incomplet.
L’inverse de la solitude serait un état de connexion profonde, d’unité. Pas seulement avec un être cher, mais avec le vivant tout entier. Les êtres humains, mais aussi le règne animal, végétal, minéral. Avec le plan physique et énergétique, avec les mondes subtils.
En Sardaigne
Il y a eu des moments, en Sardaigne notamment, où pendant des jours entiers je ne croisais que des chèvres. L’île est très peu peuplée et je suis entrée en plein dans la basse saison, les autres voyageurs étaient rares. De villages déserts en parkings et sites archéologiques vides, parfois la solitude était mordante. D’autant que les jours raccourcissaient et que vers 16h, il commençait à faire nuit.
Cela m’a amené à développer une écoute du subtil et de la nature plus importante, pour être nourrie énergétiquement et me sentir pleine du silence et du vide. J’ai découvert à quel point une nature vibrante offre un sentiment de complétude qui dure au-delà du simple moment de connexion. J’ai alors profondément compris qu’en cultivant mes différents canaux de perception qui me permettait de ressentir le lien à l’énergie de vie sous toutes ses formes, je n’éprouvais strictement aucun sentiment de solitude, au contraire j’étais dans l’émerveillement de beauté de la vie, avec l’envie de dire « merci », sans cesse.
En Sicile
Cela étant dit, parfois j’avais aussi envie d’une discussion avec une personne de chair et d’os. Ainsi, en Sicile j’étais toute contente de retrouver la densité humaine. Mais cela va hélas, avec le chaos et l’agitation indescriptible des villes. Pour une même superficie, la Sicile est cinq fois plus peuplée que la Sardaigne. Il y a aussi beaucoup de choses à voir et même en hiver, les touristes et voyageurs sont nombreux.
J’ai eu besoin de la solitude physique pour garder un équilibre. Car il ne s’agit pas seulement d’être en contact, il s’agit aussi de la qualité de ce lien. On peut se sentir seul au milieu d’une foule, en plein dîner avec des amis qui ne sont plus sur la même longueur d’onde, chacun d’entre nous en a déjà fait l’expérience. Le lien de connexion est un lien cœur à cœur. Il y a un timing pour cela, même avec les amis les plus chers. À un moment donné, nous pouvons nous accorder, nos terres intérieures peuvent se fertiliser l’une, l’autre. Dans ce moment précieux, il peut y avoir des mots, du silence, une simple présence. Mais quand nous sommes désaccordés, la solitude est préférable à un lien dissonant.

A Malte
À Malte, l’anglais est la deuxième langue du pays. De façon très fluide et aisée, il m’est arrivée souvent de rencontrer des locaux, d’ouvrir un espace d’échanges et puis chacun continu son chemin. Lorsque l’on est nourri dans une qualité de lien, retrouver le silence et la vie seule, quelles que soient les conditions, est empreint de sérénité.
En Italie
Le passage en Italie fut court mais intense. Juste après Pompéi, j’ai fait une mauvaise chute dans la rue en tombant de tout mon poids sur mes deux poignets. Pendant les 24 heures où je n’avais strictement aucun usage de mes mains, la vie en camion a été hyper compliquée. Je ne pouvais même pas ouvrir la porte de mon véhicule. Je me suis mise en mode grotte et en hibernation. J’ai dormi jusqu’à ce que ma main droite soit à nouveau à peu près mobile et que j’ai suffisamment retrouvé d’énergie pour aller voir un ostéo. Quelques jours après, avec une attelle sur la main gauche, je pouvais reprendre la route.
Dans ces moments où il y a une grande vulnérabilité, forcément on a envie que quelqu’un prenne soin de vous. Sincèrement, la solitude n’a pas été un obstacle. Il a simplement fallu que j’aille trouver des ressources plus profondément en moi. Et, cela se fait !
En Crète
Avec la Crète en plein hiver, j’ai découvert des villes où tous les commerces étaient entièrement fermés dans le hors saison, même les églises. Le temps était très froid cette année, la pluie quasi quotidienne et le vent d’une violence rare. Pas forcément les conditions idéales ! Pourtant, les restos fermés, tables et chaises empilés et les villes fantômes ne m’ont pas réellement dérangée. J’ai trouvé des lieux chargés de l’énergie du sacré (souvent les parkings de monastères) où je me sentais profondément bien.
En revanche, j’ai fait là-bas l’expérience d’une solitude qui m’a profondément surprise.
Je me souviens d’être arrivée au bout d’une route, au-delà, la montagne barrait le chemin et il fallait tout simplement faire demi-tour. Je me répète, mais dans ce hors saison, il n’y avait strictement personne, le village le plus proche étant à des kilomètres. J’avais envie de faire une randonnée dans une gorge classée par l’Unesco comme étant un site remarquable.
Chaque pas m’amenait plus en contact avec le silence et la puissance de la Terre. Les gorges sont des entrailles dans les profondeurs. Les descentes sont raides, rapidement on ressent une temporalité différente. Un silence qui devient texture même s’il y a encore quelques gazouillis d’oiseaux.
Ce jour-là, le ciel était lourd d’une promesse d’orage.
Arrivée en bas, j’ai été en contact avec une solitude très archaïque. La sensation d’être le seul être humain infiniment vulnérable dans l’immensité de ces gorges, a éclaté avec une telle force que j’ai eu des ailes pour remonter tout en haut en quelques minutes, reprendre la route et descendre vers le village le plus proche.
Ainsi, parfois je me sens seule quand il n’y a personne à proximité et que la nature est trop puissante par rapport à ma capacité à l’accueillir.

Ces exemples et anecdotes pour dire au final que je ne me sens ni plus, ni moins seule pendant ce voyage que pendant la vie. Ni plus, ni moins que chacun d’entre vous dans son expérience du quotidien.
Aujourd’hui, quand le sentiment de solitude apparaît et devient trop fort, il est l’indication comme une boussole intérieure, que je me suis séparée d’un essentiel et que j’ai besoin de renouer avec l’unité de mon être. Cela passe par ce qui me nourrit : le lien au sacré, à la beauté, à la vie, aux connexions subtiles, à la présence à présence avec l’être humain. Si je me sens seule, avec des manques, des peurs, je sais que c’est simplement une invitation à plonger dans mon temple intérieur et à me rappeler que dans le centre, tout est un.
